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Décès de la Professeure Marianne LEDERER

Publié le 11 juin 2026 Mis à jour le 11 juin 2026

Nous avons appris avec tristesse le décès de Marianne Lederer, le 10 avril 2026 à l'âge de 91 ans. Elle est partie à son image, discrètement, de manière inattendue. Nous voulons lui rendre hommage.

IN MEMORIAM
Marianne LEDERER
(1934-2026)

Marianne Lederer nous a quittés le 10 avril dernier ; elle avait 91 ans. Elle est partie à son image, discrètement, de manière inattendue.

Après avoir obtenu une licence d’allemand et d’anglais en Sorbonne, elle s’inscrit à l’École de Traducteurs et Interprètes des HEC à Paris et y achève ses études d’interprète de conférence. Elle exercera brillamment cette profession de 1959 à 1985, notamment auprès de l’Union européenne. Peu attirée au départ par l’enseignement, elle acceptera cependant la proposition de Danica Seleskovitch et assurera des cours de consécutive à l’ESIT, dans les anciens locaux de l’OTAN à Dauphine. Seleskovitch l’encouragera à faire de la recherche et c’est ainsi qu’elle obtiendra en 1979 un doctorat d’État pour une thèse consacrée à l’interprétation simultanée. Ce fait est à souligner, les interprètes professionnels étant, a fortiori à l’époque, généralement peu sensibles aux considérations théoriques. Consciente de l’importance d’une formation structurée et universitaire en interprétation, Marianne Lederer rejoindra l’ESIT en 1985, où elle poursuivra ses activités d’enseignement et de recherche sous la houlette de Seleskovitch. Elle en assurera la direction de 1990 à 1999 et y exercera jusqu’en 2002.

La création d’écoles de traduction et d’interprétation, avec des architectures de formation adossées à la recherche, recelait dès les années 1950 un souci bien réel, celui de restreindre à terme l’accès à la profession aux seuls diplômés, ce qui constituait une fracture par rapport au passé. Délivrer un diplôme spécifique, c’est créer ipso facto une profession, dans le sens d’une conscience collective d’appartenance à un cercle d’initiés. Ce n’est pas un hasard si l’ESIT naît en 1957, dans la même décennie que les grandes associations professionnelles : la FIT pour les traducteurs et l’AIIC pour les interprètes, toutes deux fondées en 1953 à Paris. L’ambition était de former des traducteurs et des interprètes dignes de ce nom et de bannir l’artisanat du paysage interlinguistique et interculturel.

C’est précisément dans cette optique que Danica Seleskovitch et Marianne Lederer ont publié de nombreux ouvrages consacrés à l’enseignement de l’interprétation, constituant de la sorte, pour paraphraser Jean Delisle, une véritable pédagogie raisonnée. C’est la naissance de la Théorie interprétative de la traduction (TIT), appelée aussi Théorie du sens ou Théorie de Paris, dans la mesure où elle allait devenir la charte d’enseignement de l’ESIT. Nombre d’interprètes et de traducteurs actifs dans la formation et la recherche y adhéreront (Christine Durieux, Amparo Hurtado Albir, Fortunato Israël, Freddie Plassard, Jean Delisle et d’autres), tant il est vrai que les concepts clé de la TIT (compréhension-déverbalisation-réexpression) s’appliquent aussi avec bonheur à la traduction écrite. Même les professionnels « purs et durs » reconnaîtront sans tarder la validité de la TIT : la Commission des Communautés Européennes (aujourd’hui Union européenne) commanda à Danica Seleskovitch et à Marianne Lederer une Pédagogie raisonnée de l’interprétation, publiée en 1989, puis revue et augmentée en 2002 et traduite en plusieurs langues. La Commission jugeait indispensable, en vue de l’adhésion de nombreux pays d’Europe de l’Est, de doter les écoles d’interprètes qui y voyaient le jour d’une méthode de formation rigoureuse et éprouvée. Après le décès de Danica Seleskovitch en 2001, Marianne Lederer ne cessa d’être jusqu’à la fin l’apôtre de la TIT en propageant inlassablement son héritage intellectuel.

J’ai rencontré Marianne en 1994 lors d’un colloque sur la traduction organisé au CNIT à Paris. Depuis, nous sommes restés en contact jusqu’à son départ brutal. Elle est régulièrement venue à l’ISTI à mon invitation, pour inaugurer l’année académique, participer à des colloques ou prononcer des conférences. J’ai eu l’honneur et le bonheur de la côtoyer à de nombreuses manifestations scientifiques, lors d’un jury de thèse notamment ; c’était toujours un enrichissement personnel.

Marianne était réservée, d’aucuns diraient distante ; ce n’était qu’apparence. Marianne était en réalité généreuse, j’en ai été le témoin à plusieurs reprises. Au-delà de sa brillante carrière, je retiendrai d’elle son élégance, sa parfaite éducation, sa modestie et son écoute des autres. Ses interventions, tout comme ses publications, étaient tirées au cordeau ; pas un mot inutile ou excessif. Elles étaient lumineuses, parfois implacables mais toujours respectueuses, exprimées dans un langage clair au service d’une argumentation sans faille.

Après la disparition de Christopher Thiéry en août 2025, qui – m’avait-elle confié – l’avait fort affectée, c’est l’un des derniers monstres sacrés de l’interprétation et de son enseignement qui nous quitte. Mais son héritage intellectuel demeurera assurément.

Christian BALLIU
Centre de recherche TRADITAL
Université libre de Bruxelles